Pisani France-Culture 2009

Les façons alternatives de nourrir le monde:

– Animateur : “Sauf rares exceptions, les paysans n’ont pas la capacité de résister aux mouvements actuels. Les prix agricoles les confinent dans une attitude de défense sans grand espoir n’a-t-on pas annoncé un monde sans paysan. Nous avons donc à choisir entre un monde sans paysan mais avec avec une foule immense de sans travail, sans terre, sans bien, sans lendemain et la difficile invention d’une agriculture paysanne moderne”.
C’est ce qu’a écrit Edgar Pisani dans la conclusion d’un ouvrage collectif paru en 2007 : “Une politique mondiale pour nourrir le monde”. C’est un texte prospectif mais qui est l’objet d’une action de réflexion très ancienne….”

– Edgar PISANI : “Je voudrais commencer d’une phrase que j’ai prononcé récemment dans un débat (à France Inter) : L’agriculture est née de la faim. Et de l’agriculture est née la politique. Je m’explique lorsque la cueillette, la chasse, la pêche n’ont plus suffit on est allé vers la rivière et l’on a appris à produire et bientôt le problème s’est posé de la répartition de l’eau que l’on captait. Et l’on a créé un conseil avec un règlement d’utilisation des eaux et avec un chef et c’était le début de la politique puisqu’il y avait délibération répartition égalité et de là la découverte qui avait été faite de l’organisation humaine démocratique, en quelque sorte, l’idée est allée vers Athènes, où Platon et Aristote on décrit la république. Or, il se trouve que peut être la période actuelle est la réponse lointaine à la question d’alors, en effet je crois que le temps de l’agriculture est en train de revenir, je crois qu’il est en train de revenir parce que je ne suis pas sûr que le monde puisse nourrir le monde. Nous sommes 6 milliards d’habitants dont 1 milliard est mal nourri ou pas nourri. Nous serons bientôt 8 et un peu plus tard 9 milliards d’habitants, les terres agricoles sont dévorées par les villes, par les infrastructures. L’eau va manquer et de nouvelles cultures non alimentaires vont se développer se développent, a telle enseigne que des milliards d’hectares sont dévorés par les producteurs de carburants à Madagascar, en Afrique, en Russie et maintenant au Brésil, on abat des forêts pour produire des agrocarburants. Donc on peut dire avec quasi certitude qu’en dépit de la conquête par l’homme des terres arables et irrigables de l’Afrique et d’ailleurs, ce qui est retiré de l’agriculture et de l’agriculture alimentaire est plus important que ce qui est créé pour l’agriculture alimentaire et au fond je me demande si nous n’entrons pas dans une période où le problème de l’alimentation sera le plus difficile à résoudre et, comme il sera mal résolu, sera le plus grave pour l’équilibre des sociétés.”

– Animateur : “Ce qui est intéressant, cette réflexion vous la menez depuis longtemps, que vous avez été une sorte d’icône pour le monde paysan, tout au début des années 60, à un moment très particulier, à un moment où il fallait avant de penser même à exporter participer à la reconstruction de la France qui était entamée depuis le début des années 50 mais aussi améliorer la qualité alimentaire de ce qui était servi à chacun des Français par l’intermédiaire de cette agriculture. Ce moment est un moment exceptionnel de l’histoire de la France, c’est un moment du début des années du gaullisme au pouvoir, c’est un moment où on a l’impression que tout est possible de créer, d’avoir des rendements supérieurs, de permettre comme cela de récupérer des terres et ensuite justement, de nourrir plus de monde. Est-ce que cette réflexion que vous avez eu au moment où le général De Gaulle vous appelle aux responsabilitéx, je crois que c’est en 1961 à ce moment là, est-ce que cette réflexion vous l’aviez et comment l’avez-vous conçue dans ces années là, avant de dérouler le fil jusqu’à aujourd’hui ?

– Edgar PISANI : “Pour faire sourire vos auditeurs, j’ai été nommé ministre de l’Agriculture parce que j’avais fait quelques semaines avant un discours que je commençais en disant “je ne connais rien à l’agriculture et je vais vous dire ce qu’un homme qui n’y connaît rien en pense. Ce que donc un citadin en pense”. Et j’ai développé, les questions que nous posait l’agriculture et que donc nous posons à l’agriculture. Le lendemain, répondant aux interventions multiples des sénateurs, le ministre ne répond pratiquement qu’à moi et six semaines après, n’en sachant pas d’avantage sur l’agriculture, je reçois un appel de Michel Debré me proposant le poste de ministre. Je suis tombé de mon haut me demandant si j’avais le droit d’accepter alors que j’ignorais tant de choses et finalement il m’en a convaincu en me disant “il faut un regard neuf sur les problèmes agricoles et vous l’avez esquissé, alors allez-y”. Je suis allé voir le général De Gaulle pour me présenter à lui. Je le connaissais bien j’étais sénateur du département où il résidait à Colombey-les-Deux-Eglises, et me reconduisant à son perron après un long entretien, il m’a dit : “n’oubliez pas Monsieur, vous n’êtes pas ministre des agriculteurs, mais ministre de l’Agriculture”. Pour raconter l’histoire jusqu’au bout, cette petite histoire, quelques mois plus tard, je lui ai dit “mais mon Général, j’ai essayé d’être ministre de l’Agriculture sans être ministre des agriculteurs mais je n’y suis pas parvenu”. Et levant les bras au ciel il m’a dit : “Evidemment” !
“J’ai réuni dans mon bureau au ministère la totalité des chefs de services du ministère et j’ai avoué “je ne connais rien à l’agriculture”, si vous m’aidez, nous ferons ensemble ce qu’il faut, si vous ne jouez pas le jeu nous échouerons ensemble”. je leur ai dit, “je vais vous écouter aussi longtemps qu’il le faut pour tenter de comprendre ce que représente l’agriculture, que chacun me dise ce dont il est responsable et ce qu’il fait”. L’entretien a duré trois heures, trois heures et demie et je n’ai guère prononce plus de dix mots. Et partant avec ce bagage considérable chez moi, je me suis mis à réfléchir et à renverser la logique et dire “quels problèmes cela pose-t-il ?” Et je suis arrivé à un nouveau dialogue avec les directeurs et autres et nous avons élaboré un programme de travail…

– Animateur : il consistait en quoi ce programme de travail ?
– Edgar PISANI : “Il s’agissait de repenser sans doute le ministère lui même et de repenser aussi les relations avec la profession dans une perspective nouvelle. Quand j’ai été nommé ministre de l’Agriculture, on était à quatre semaines des débuts de négociation de la politique agricole commune. Ainsi, d’une certaine façon, je suis allé à la négociation sans connaître la matière dont je traitais. Et ça a été une merveilleuse expérience psychologique. Une double expérience, c’est à dire, à quel point le lien intime qui unit les collaborateurs et le ministre est essentiel à la conduite d’une politique et deuxièmement, à quel point, lorsque l’on est bien entouré, que l’on a une intelligence normalement constituée, on arrive à tout comprendre. Je me rappelle, le directeur général du Crédit Rural, Charles david, un grand bonhomme me conduisant de la réunion que je viens d’évoquer à Matignon, où Michel Debré m’attendait. Devant Matignon, il a mis la main sur mon avant-bras et m’a dit, sans autre préambule : “Ayez une vision. Communiquez nous là. Acceptez que nous en discutions. Prenez une décision. Et nous l’éxécuterons sans frémir. Mettez le pied dans la porte pour qu’elle ne se referme pas mais n’allez jamais au delà, c’est notre métier”. Et là j’ai appris ce qu’était, et c’est une leçon extraordinaire, la différence qu’il y a entre la politique, qui est le concept, et l’administration, qui est le moyen. Hélas, je constate aujourd’hui que l’on ne fait plus avec autant de clarté cette distinction pourtant essentielle”.

– Animateur : “alors vous parlez de cette politique agricole commune, mais avant de venir à cet épisode très important qu’est la constitution d’une politique agricole commune il faut d’abord rappeler ce qu’était dans la France du début des années 60… la place des agriculteurs, ce qu’était aussi leur image, voilà un métier qui était en profond bouleversement, mécanisation toute récente. La plupart des entreprises où des fermes n’avaient pas encore tous un tracteur et sûrement pas une moissonneuse batteuse, et peut être aussi une image particulière issue de la guerre, d’une vision, d’une paysannerie, où de paysans français qui auraient sinon profité de cette guerre, en tous cas qui auraient moins soufferts que le reste de la population, en particulier les citadins. Est-ce que tout cela était dans le panier du Ministre de l’Agriculture que vous étiez, est-ce que cela il fallait en tenir compte de ces données là, Edgar Pisani avant de lancer une politique justement ?”
– Edgar PISANI : “Je voudrais avant de commencer faire un préambule. C’est la place que la politique agricole commune occupait dans la problématique du Général De Gaulle lui même. Il avait accepté l’Europe qui avait été lancée mais il ne pouvait pas accepter que l’Allemagne en fut le leader. Or l’Allemagne était en train de moderniser son industrie puisqu’elle avait été détruite et qu’elle la reconstruisait. La France n’avait pas à reconstruire son industrie donc elle n’avait pas à la moderniser. Et il n’avait qu’un instrument de compétition c’était l’agriculture. Et il a fait de l’agriculture son ambition, non pas intrinsèque mais extrinsèque, c’est à cause de sa place dans l’équilibre du monde qu’il a décidé de se consacrer au développement de l’agriculture”.

– Animateur ? : “Cela, il vous l’a avoué ouvertement ou c’était induit dans la discussion que vous aviez régulièrement avec lui Edgar Pisani ?”
– Edgar Pisani : “Je ne l’ai compris que, pas assez tard mais un peu plus tard, lorsque j’ai douté, j’ai exprimé mon doute, sur une réserve qu’il était en train de faire qui risquait de compromettre sa négociation et il m’a répondu “je ne peux rien céder car c’est notre seul instrument dans la négociation visa à vis de l’Allemagne, je ne peux pas accepter qu’elle soit seule leader de l’Europe qui se construit”. Alors quel était l’état de l’Agriculture à l’époque ? Elle avait usé et abusé de la guerre, si j’ose ainsi m’exprimer, elle avait sa suffisance, et la vile avait besoin d’elle donc le marché noir a joué. Je me rappelle habitant Paris et allant à bicyclette vers Rambouillet acheter 1 kilog de beurre et autre plaisanterie du même genre. Mais on n’en était plus là en 61. L’agriculture commençait à se développer, à se moderniser avant que l’idée de politique agricole n’apparaissent. C’est dans les années 50, 55 que la mécanisation a commencé à se faire et qu’aussi la migration rurale a commencé. En 61, il ne s’agissait pas d’inverser une tendance, mais plutôt d’accepter ou de favoriser son accélération. Et donc, le problème a été de se faire une idée, d’avoir un schéma d’organisation qui permette de produire plus avec moins de gens parcequ’il était évident que la mécanisation ne se ferait pas dans des fermes très petites et que donc le rendement à l’écart ne serait accru que si les fermes atteignaient un certain degré. Et donc, un peu aveuglement je l’avoue aujourd’hui, nous avons délibérément foncé vers la modernisation de l’agriculture. Je dis un peu aveuglément, car nous ne mesurions pas que l’effet serait tel et que la migration rurale atteindrait un tel rythme”.

– Animateur ? : “Alors, vous aviez pour vous soutenir des mouvements de jeunes agriculteurs qui étaient modernistes justement assez pro européens pour certains d’entre eux. En tout cas, des mouvements qui pensaient comme vous, parce que jeune peut être, qu’il fallait moderniser à tout prix pour aller vers des rendements biens supérieurs à ceux qui existaient et cela vous a sûrement servi en tant que ministre, que de vous appuyer sans pour autant en faire des instruments de votre politique, sur une sorte de volonté commune justement de modernisation et de meilleur rendement ?”
– Edgar Pisani : “Les jeunes agriculteurs, et Dieu sait si j’en garde un souvenir émerveillé, n’étaient pas les seuls car Blondel qui était le leader des gros fermiers était lui même très moderniste. Le problème a été non pas de les convaincre tous les deux de la nécessité de la modernisation mais de maîtriser le rythme de la modernisation de façon qu’elle ne se fasse pas seulement au détriment des petits agriculteurs mais qu’elle bénéficie à tous. Donc la négociation entre Debatisse, Blondel et le Ministre était une négociation de mise en équilibre de reconversion ou d’évolution qui permettrait peu à peu d’équilibrer l’agriculture des grandes plaines et l’agriculture que je qualifierais de paysanne, l’agriculture familiale. Finalement, nous avons eu je ne sais pas des dizaines de réunions jour et nuit, il n’est jamais arrivé que nous ne sortions d’accord après un débat. Ce qui a été le plus éblouissant, le plus bouleversant pour moi a été qu’en définitive que lorsque on écoutait les gens et lorsque les gens s’écoutent, ils finissent par se mettre d’accord… Le désaccord est le fruit de la non écoute ou de l’hostilité mais ne parlons pas d’hostilité il n’en était pas question. Donc finalement, nous avons adopté, j’ai adopté à Bruxelles une attitude qui avait l’aveu et des petits et des grands. Je ne suis jamais parti sans avoir un “OK” sinon plus de l’un ou de l’autre des participants”.

– Animateur : Est-ce que cette volonté modernisatrice, qui était, dîtes-vous, partagée par beaucoup de vos interlocuteurs, tenait justement à cette question d’une sorte de fierté comme il y avait pu y avoir une fierté des mineurs après guerre dans la bataille de la production qui avait été mise en oeuvre avec l’aide du Parti Communiste pour pouvoir dire il faut reconstruire, rééquiper la France, une sorte de fierté de ces agriculteurs qu’ils soient petits ou gros, à participer à cette ambition de nourrir le pays et de participer à la puissance française par l’intermédiaire de l’agriculture ?”

– Edgar Pisani : “Je ne serai pas catégorique. Mettons plutôt que la fierté de l’ambition pour l’avenir, la volonté d’avoir une place dans le monde qu’elle nourrissait et qu’elle n’avait pas acquis malgré le rôle qu’elle avait joué pendant la guerre. Elle voulait exister, et c’est peut être là un peu contre les traditions de la corporation paysanne qu’est née la conscience d’une nécessité d’organisations professionnelles qui donnerait aux agriculteurs non pas seulement la puissance qu’ils ont du fait de ce qu’ils font mais la puissance qu’ils devaient acquérir du fait de ce qu’ils disent et de ce qu’ils proposent et de ce qu’ils refusent. Alors, il s’est trouvé que je ne me suis jamais heurté à aucun refus, il y a eu une espèce de lune de miel qui a duré pendant tout mon séjour. Des débats presque hebdomadaires, des oppositions assez fréquentes, des veillées interminables, pour arriver à se mettre d’accord mais il n’est jamais arrivé sur aucun problème que j’aille à Bruxelles après avoir dit à la réunion des leaders professionnels ce que j’avais l’intention de faire, que je n’y aille avec l’aveu, l’accord le soutien de la profession.”

– Animateur : “Alors pourtant il y a des crises dans cette agriculture, qui tiennent simplement à des rythmes différents sur le territoire français, on se souvient de certaines crises avec l’agriculture bretonne qui doivent se dérouler à peu près dans les mêmes périodes que celles que qui ont été les vôtres…
– Edgar PISANI (qui interrompt) : “Non, l’agriculture bretonne s’est manifestée avant que je ne sois nommé et j’ai été nommé pour y répondre. C’était me faire confiance un peu inconsidérément car je n’avais fait mes preuves que comme préfet de deux départements bien tranquilles. Et, huit jours après, ma nomination, il y avait Gourvennec qui faisait l’acrobate quelque part là bas à Morlaix, où je ne sais où. Et je suis allé pour être accueilli, pas par des hourrahs je vous assure, par une hostilité très calme, pas d’irrespect pas d’agression mais… Monsieur Pleven, qui avait été Président du Conseil, avait convaincu le préfet d’organiser ma visite en commençant par celle d’un industriel des transports des produits alimentaires et les agriculteurs ont fait barrage pour que je ne puisse pas visiter les entrepôts de ce transporteur car il était indigne du ministre de l’Agriculture de commencer sa visite par un exploitant de l’agriculture… un exploiteur de l’agriculture. Donc, il y a eu une scène rocambolesque, ou je me suis heurté et je ne voulais pas me dégonfler, je ne voulais pas forcer, je ne voulais pas appeler les gendarmes qui étaient cachés pas loin, et il y a quelqu’un qui me tend la perche, si j’ose ainsi m’exprimer, il avait placé un plateau comme ils disent et le leader de la manifestation saute sur le plateau, harangue la foule de façon enflammée, et descend et je monte sur le plateau. J’harangue la foule de la même façon et je vais vers la barricade et je dis, nous n’avons plus rien à nous raconter et l’un des participants dit ; “allons boire un coup chez le père untel”. Et je me retourne pour aller dans la direction qu’il m’avait indiqué. Je vois arriver les gendarmes, j’ai eu cette phrase à la fois, c’est très vulgaire ce que je dis, “il n’y aura jamais de gendarmes entre les agriculteurs et moi !” Ce qui était hostilité est devenu enthousiasme. Je suis devenu un héros. Ca s’est terminé en buvant du vin d’Algérie chez un vieil agriculteur. Je suis rentré à Paris, la révolte bretonne était pratiquement apaisée de ce fait et j’ai pu commencer à travailler”.

– Animateur : “Un autre des problèmes, un autre des territoires que vous avez du avoir à gérer c’est le retour des agriculteurs d’Algérie, les pieds noirs, puisqu’ils arrivent sur le territoire français, vous allez devoir leur trouver une place sur ce territoire national. La terre n’est pas extensible et pourtant, en Corse, dans le sud, quelques fois dans des territoires du sud-ouest ou du Limousin on va finir par leur trouver des places pour ces agriculteurs revenant d’un territoire français désormais disparu Edgar Pisani…
– Edgar PISANI : “A la vérité, cela se produit plus tard et alors que déjà les effets de la politique agricole se manifestent. Et, je dois honnêtement dire, car cela est vrai, que je n’ai jamais eu à intervenir, les choses se sont faites calmement, à l’échelon local. D’ailleurs les paysans n’avaient pas à se plaindre car l’arrivée des pieds noirs faisait que la valeur de la terre que le prix de vente de la terre dans cette région était plus élevée qu’ailleurs parcequ’ils avaient de l’argent.. etc… donc ça a été un vrai problème mais ça n’a jamais été une tension ou un drame”.

– Animateur : “Vous avez été aidé par la “conscientisation” du milieu agricole et du milieu rural, en particulier, dans l’ouest de la France mais pas seulement, par un catholicisme organisateur par la J.O.C., la Jeunesse Agricole Chrétienne qui est devenue plus tard la MRJC, le Mouvement Rural des Jeunes Chrétiens, qui s’étaient convaincus, et Michel Debatissse en faisait partie je pense, s’étaient convaincus de la nécessité d’une modernisation rurale tout en tendant à conserver certains cadres ruraux sur place”…

– Edgar PISANI : “On ne peut parler de cela sans évoquer la place qu’a occupée pendant la guerre la corporation paysanne qu’il s’agissait à la fois de détruire et de remplacer. Et le monde paysan dans son ensemble tout en étant foncièrement chrétien ne tenait pas à se réunir sous la bannière de la dite appartenance et finalement, ça s’est passé plutôt bien. Même en Bretagne, il n’y a pas eu de tension, à ma connaissance du moins. Donc je me suis trouvé en fait en face de deux réalités. L’agriculture du nord avec Blondel et les grandes fermes et l’agriculture paysanne dont le leader était Debatisse avec ses vingt-quatre hectares dans le Puy-de-Dôme. Et donc, comment imager la réalité que j’ai vécu ? J’avais deux agricultures, j’avais une politique à définir et je n’avais qu’une voie. La seule manière était de faire qu’avant de partir ces deux voies rejoignent la mienne ou que la mienne les unissent en un accord autour de la position proposée par le Ministre. Alors, ça ne se passait pas toujours tout seul, il arrivait sur certains points que nous passions des heures à nous mettre d’accord..”

– Animateur (qui interrompt) : “Il fallait en tant que ministre convaincre les autres ministres, peut être le ministère des Finances qu’il faut souvent convaincre lorsque l’on est ministre…”
– Edgar PISANI : “A la vérité, je n’ai jamais eu à négocier avec d’autres qu’avec le Général lui même. Le Général m’a reçu des dizaines de fois, il n’est pas de réunion à Bruxelles qui n’ait été précédée et suivie d’un entretien entre le Chef de l’Etat et son Ministre de l’Agriculture”.
– Animateur (qui interrompt) : “c’était plus simple…”
– Edgar PISANI (reprend) : “Ca vous donnait des forces dans tous les cas. Je veux dire lorsque je partais, tout le monde savait que je partais avec, si j’ose ainsi m’exprimer, la bénédiction du Chef de l’Etat. Et sur les questions que je lui avais soumises, il ne m’est pas arrivé souvent d’être en désaccord avec lui. D’ailleurs je faisais en sorte que de négocier de façon à arriver à une solution qu’il puisse avoir trouvé lui même. Il m’est arrivé d’être en désaccord à des moments beaucoup plus graves, lorsqu’il a décidé de s’abstenir de continuer la négociation, je suis allé lui apporter ma démission. Il m’a répondu avec hauteur : “on ne démissionne pas au sujet d’un problème international de peur d’affaiblir la position de son pays”. Auquel cas, je me suis mis au garde à vous en lui disant “a vos ordres mon général”.
– Animateur (qui interrompt) : “Et alors… ?”
– Edgar PISANI (reprend) : “Il m’a expliqué après quel était la stratégie qu’il avançait. Il m’a dit : “si à un moment donné, je ne manifeste pas que je suis capable de rompre, ils essaieront de nous conduire n’importe où”.

– Animateur : “Cela nous conduit naturellement justement hors du cercle purement national. Dans cette Europe de l’agriculture qui se construit à ce moment là, vous avez expliqué comment vous avez réduit les fractures de l’agriculture nationale dans les discussions que vous pouviez avoir, que vous aviez réussi à réconcilier des positions qui étaient difficilement conciliables parfois, mais il y avait un autre niveau auquel il fallait agir, c’était le niveau supra national Edgar Pisani et il fallait là aussi concilier non seulement des agricultures très différentes mais des visions de ce que devait être l’avenir de l’agriculture assez différentes. Vous avez trouvé, j’imagine, des alliés, dans les négociations bruxelloises, peut être Sicco Mansholt, ou peut être d’autres, en tout cas, vous avez du avoir à passer des accords, à négocier au nom de la France avec des positions très diverses. Vous pouvez nous raconter cela Edgar Pisani ?

– Edgar PISANI : “Premièrement, l’Allemagne n’était pas l’Allemagne. Elle était un pays qui sortait d’une défaite, et qui donc avait pour objectif de ne pas créer de drame dans l’effort qui était en train de se faire pour construire l’Europe. Donc, pendant de longs mois, ils ont été très arrangeants. Je me rappelle des conversations que j’ai eues avec mon collègue Schwarz de la République Fédérale Allemande, il manifestait toujours le désir il disait : “là je ne peux pas aller plus loin” ! Il peut aller mais il ne pouvait pas aller plus loin. L’Italie était très faible. Elle avait un seul fonctionnaire au banc de sa délégation. Un homme remarquable, Albertario, mais il ne pouvait pas faire face à tout. Des ministres très habiles, Colombo, qui est devenu un grand, et Rumor, que restait-il en dehors de ces trois pays, il restait la Hollande, la Belgique et le Luxembourg. Le Luxembourg, était prêt à tout. Dans tous les cas, il n’était pas prêt à faire opposition, lorsqu’il y avait un accord entre les autres. La Belgique était représentée par un homme, un avocat, très provincial, très paysan d’une certaine façon, et qui trouvait toujours le moyen de se faufiler dans le système. Et la Hollande qui était à la fois représentée par des ministres très drus, très exigeants, et qui était aussi représentée ou présente au poste de Commissaire Européenne Mansholt. Alors, pour ne rien cacher, j’ai trouvé nécessaire et habile de devenir le copain de Mansholt. Et Mansholt et moi, sommes devenus des alliés, non pas qu’il abandonnât en aucune circonstance les positions qui devaient être les siennes, mais il ne se passait pas de rencontres interministérielles que nous n’ayons un petit-déjeuner ou un déjeuner ensemble où nous négocions notre mode de négociation. C’est à dire, qu’en définitive, il gardait ses positions et moi la mienne mais le débat n’a jamais atteint un degré de tension. C’était une recherche entre adversaires complices. Et à la vérité presque toujours l’accord entre la France et la Commission qui faisait la décision”.
“Mais je voudrais raconter un incident qui n’a rien à faire d’une certaine façon avec le sujet mais qui est caractéristique de l’atmosphère qui régnait et qui était une très belle atmosphère. Un jour, la négociation traînait, il était trois heures du matin et on arrivait pas à trouver de solution et je hasarde, mais comme un livre-mort, une solution sur laquelle tout le monde saute. Elle est adoptée. Je vais me coucher, je dors, tranquille, fier de moi, sans évaluer ce que cela voulait dire sans doute et lendemain matin, au petit-déjeuner, mes conseillers me disent avant que nous ne prenions le train : “mais c’est la ruine de l’Italie, car vous lui faîtes payer plus cher le maïs qu’elle importerait d’Europe alors qu’elle pourrait l’importer du marché mondial, où il est moitié moins cher”. Et je vais voir le général De Gaulle, je lui dis : “mon général abusant de la fatigue de mes collègues et de la mienne sans doute, j’ai fait une proposition qui était déraisonnable, je vous demande l’autorisation de la faire annuler”. Et il me répond “il ne faut jamais mettre dans un texte quelque chose qui est impossible, ensuite, on ne peut pas appliquer le texte de lui même, arrangez-vous pour que ça se fasse sans qu’on en parle”. Et je téléphone à Mansholt, je lui dis : “on ‘est trompé”. Il me répond : “oui, on vient de s’en rendre compte nous même que c’était pas possible”. Alors, je lui dis “a la prochaine réunion, quand tu feras état des négociations, tu diras qu’une erreur s’est glissée et que tu proposes telle rédaction, personne ne sera dupe et tout le monde adhérera”. Et en effet, c’est par la voie, comment dirais-je, amiable, sous le manteau que nous sommes arrivés à effacer une erreur qui aurait été dramatique pour la suite. Elle aurait d’ailleurs pas duré, je ne sais pas comment nous en serions sortis si elle avait été maintenue. C’était donc table commune si vous voulez, nous passions notre vie ensemble nous finissions par être des copains, il fallait bien se battre les uns contre les autres mais nous n’étions pas là pour gagner ou pour perdre mais pour construire”.
“Alors c’est ça que je veux dire, l’Europe que j’ai vécu au ministère de l’Agriculture, était l’Europe en construction. Avant l’entrèe de l’Angleterre, avant cet élargissement imbécile, dont je suis, j’ai été et je demeure l’adversaire. On ne fera jamais l’Europe qui pourrait exister qui aurait pu exister, si l’Angleterre demeure et si vingt-cinq états traînent leurs guêtres derrière nous. Je considère que l’Europe est menacée par la structure à laquelle on est arrivé et que l’idée de Jacques Delors d’une confédération d’états nations, c’était une fort belle idée, ne se réalisera jamais entre la Tchéquie et l’Angleterre. Et que l’Angleterre a triomphé, soyons clair”.

– Animateur : “Vous êtes resté cinq ans dans ce ministère de l’Agriculture du Général De Gaulle, Edgar Pisani en cinq années beaucoup de choses ont été construites, ont été mises sur pied puisque vous l’avez dit la politique agricole commune s’est mise en place, vous avez trouvé des outils d’administrations, pour l’agriculture nationale qui ont ensuite fleuri, de modernisation la loi d’orientation agricole bien évidemment mais cet agriculture quand vous la quittez en 1965, en quoi est elle différente dans ses ambitions et dans ses réalisations que celle que vous avez connue en arrivant au ministère en arrivant “sans rien y connaître” comme vous le disiez tout à l’heure ?

– Edgar PISANI : “Le nombre des unités, des entreprises agricoles, j’ai horreur du mot exploitation car l’agriculteur n’exploite pas, il valorise. Je trouve fantastique que le syndicat des entreprises agricoles est syndicat d’exploitants. Ils ne sont pas exploitants. Un mineur exploite, c’est à dire qu’il enlève tandis que le paysan apporte. Le nombre avait beaucoup diminué grâce au fond d’action social pour l’aménagment des structures. Le nombre avait diminué sans drame, c’est à dire qu’on avait à la fois favorisé le départ en attribuant une retraite, une indemnité viagère de départ et en favorisant l’acquisition de la terre libérée par les petits pour qu’ils grandissent et non pas par les grands pour qu’ils grandissent encore plus. Et tout ça, c’est passé plutôt très bien. Le seul reproche que je ferais à cette politique dont je suis responsable, c’est que je n’ai pas imaginé qu’elles iraient si loin”.

– Animateur : “Je voudrais m’arrêter sur ce point. Je vais donner une anecdote personnelle, puisque je viens de ce milieu, certaines des personnes qui ont été convaincues par cette politique, se disaient, il y a encore une quinzaine d’années, ou une Dizaine d’années, que elle était allée très loin, parcequ’elle visait tout de même à maintenir une population rurale importante, or, ce qui s’est passé, c’est que cette population rurale exploitant ou valorisant la terre est devenue de moins en moins importante sur le territoire, au poin d’être devenue aujourd’hui une portion congrue. Est-ce que ce n’est pas cela justement la ruse dans laquelle vous êtes tombés où le piège dans lequel vous êtes tous un peu tombés dans ce début des années 60, voulant moderniser, pensant qu’il fallait enlever des effectifs à la terre mais pas à ce point là Edgar Pisani….
– Edgar PISANI : “A ce point là, nous ne l’avons jamais imaginé. Nous ne l’avons jamais imaginé, je me demande comment il est possible de faire pour faire marche arrière si j’ose ainsi m’exprimer. Je me suis ainsi amusé, si j’ose ainsi m’exprimer à faire un calcul : je suis propriétaire de 5.000 hectares, je suis sans héritier et je me demande ce que je vais faire de mes 5.000 hectares ? Je peux ne rien faire, ça tombera dans le domaine public. Ca ne me plaît pas ça. Je peux le vendre et l’argent qu’est-ce que j’en ferais puisque je n’ai pas d’héritier. Je pourrais en faire donation. Et puis, je peux essayer d’organiser mes 5.000 hectares en 100 fermes de 50 hectares. Et j’ai demandé qu’on réfléchisse aux avantages et aux inconvénients comparés de la ferme de 5.000 hectares et de 100 fermes de 50 hectares. Et, si on compare la quantité produite, le coup de la production, l’eau consommée, l’énergie consommée, l’emploi créé, on arrive à la conclusion, qu’il vaut mieux avoir 100 fermes de 50 hectares qu’une ferme de 5.000 hectares. Je dois introduire une nuance, ce n’est pas vrai dans toutes les régions de la même façon bien évidemment. Et donc heu.. je me demande abusant un peu de mon imagination, si nous n’allons pas assister à un demi tour et à un retour vers le fractionnement des grandes exploitation. Pourquoi ? D’abord parce que c’est raisonnable d’une certaine façon, c’est établi maintenant et ensuite parce que l’agriculture, est sans doute la seule capable de créer des emplois dans l’avenir. La ville, c’est à dire l’industrie, après la crise qu’elle traverse et dés avant la crise qu’elle traverse n’était pas appelée à développer l’emploi. Or la population augmente, soit du fait de la démographie, soit du fait de l’immigration. Si nous ne trouvons pas, si nous ne trouvons pas, quelque part en agriculture ou ailleurs, ou dans l’environnement ou des activités complémentaires nouvelles. Si nous ne trouvons pas de quoi donner du travail a de nombreuses centaines de milliers d’hommes et de femmes, nous n’aurons pas la paix. Donc, si vous voulez, je dirais que aujourd’hui,je dis bien aujourd’hui, s’annonce le temps de l’agriculture où la question nous sera posée de savoir si elle peut nourrir le monde et la question nous sera posée de savoir si elle pourra donner de l’ouvrage au monde. Et le travail à faire maintenant est colossal, il est essentiel, je crois qu’il est possible, mais il faut une vision, une énergie et une volonté”.

– Animateur : “Mais c’est étrange d’entendre ça de la bouche de celui qui a été le grand modernisateur, c’est à dire, vous avez été avec d’autres…”
– Edgar PISANI : “La modernité est dans les fermes de 50 à 60 hectares,”
– Animateur : “La nouvelle modernité”..
– Edgar PISANI : “La modernité, c’est de s’adapter aux données. C’est pas seulement d’inventer des trucs. c’est de s’adaper aux données nous ne pouvons pas imaginer que la ville emploiera plus, elle accueillera plus de gens dans ses murs, mais qu’est-ce qu’ils y foutront ? Nous pouvons imaginer que entre problème de la production et problème de l’environnement le territoire lui même agricole et rural doit pouvoir donner un nombre significatif d’emplois aux nouvelles générations. C’est ce que je pense.”
– Animateur : “Et pourtant quand on se tourne vers d’autres espaces, que l’espace proprement européen on voit bien qu’il y a tout de même encore une logique de prédation, on voit bien que certains des pays les plus pauvres de la planète, voient leurs territoires colonisés par des pays qui s’aperçoivent que leurs propres territoires ne permettra pas de nourrir tous les individus. Que ça soit en Chine ou en Inde, on va chercher des terres ailleurs d’une certaine façon”.
– Edgar PISANI : “J’ai proposé la création d’un conseil de sécurité alimentaire et environnemental aux nations Unies? Je crois qu’il nous faudra, à l’échelle du monde, interdire la prédation des pays pauvres par les pays riches qui viennent les appauvrir encore en produisant sur leurs territoires des agroccarburants dont ils n’ont rien à foutre. Nous n’avons pas le droit de laisser les pétroliers, nous n’avons pas le droit de laisser Oman ou la Corée, nous n’avons pas le droit de laisser le Brésil détruire des centaines de milliers d’hectares de forêt. Nous sommes gardiens du globe, nous sommes gardien de l’équilibre naturel du globe.”

– Animateur : “Tout en acceptant de s’entendre rétorquer mais c’est ce que vous avez fait sur vôtre propre territoire il y a quarante ans en remembrant à grands coups de bras les exploitations en détruisant les haies et en faisant de grandes exploitations qui justement ne voyaient plus aucun arbres”.
– Edgar PISANI : “Pourquoi remuez vous le revolver dans ma plaie ? Il est incontestable que j’ai été fasciné par les exigences techniques des tracteurs. Les exigences techniques des tracteurs étaient en effet d’élargir les parcelles. Et, je me reproche maintenant, et honnêtement mais profondément, je me reproche de ne pas avoir compris qu’il fallait fixer une limite. Car dans une certaine limite le remembrement, l’abattage des haies étaient légitimes et sans inconvénient. Mais la suppression des haies et la suppression des rivières qu’en général c’est couvre a bouleversé le paysage dans certaines régions. J’en suis un peu responsable et je me sens un peu coupable”.

– Animateur : “Mais certains agriculteurs aujourd’hui en ont pris conscience et considèrent effectivement que l’on peut commencer à tenter d’aligner cette agriculture productive avec une écologie raisonnable un paysage et retransformer dans un autre sens le paysage”…
– Edgar PISANI : “Je dis bravo. Je dis bravo. Je ne pense pas qu’il faille aller jusqu’à revenir à l’ancien mais qu’il faille trouver un autre équilibre que celui que nous avons eu l’erreur de croire bon”.

– Animateur : “Et quand vous dîtes ce que vous dîtes, ces propositions que vous faites au niveau international Edgar Pisani, est-ce que vous avez l’impression qu’on vous écoute…, qu’il y a ailleurs qu’en France des gens qui pensent à peu près la même chose, pour qu’aujourd’hui se mette en place ce gouvernement mondial des terres et de l’écologie que vous appelez de vos voeux…”
– Edgar PISANI : “Non. Non. Non. Non je n’ai pas de complices. Il faut élaborer une doctrine, il faut élaborer un paysage et non proclamer telle ou telle mesure, qui pris individuellement n’a pas de sens. Je crois que nous sommes en train d’entrer dans le temps de l’agriculture parce que nous sommes en train d’entrer dans le temps de la faim. Quand il y aura deux milliards, ou trois milliards d’habitants de plus, heu.. telle qu’elle est, livrée à la prédation des agrocarburants et autres spéculateurs, le monde ne peut pas nourrir le monde. Il faut s’interroger sur la condition auquel le monde pourra nourrir le monde, c’est à dire tirer de la terre arable et irrigable, le maximum au profit de l’alimentation, à l’exclusion de tout autre destination”.

FIN

Sources : FRANCE CULTURE – Lundi 4 mai 2009

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